Nouvelles

« Où étais-tu? » Une exposition basée sur des témoignages de survivant(e)s de violences sexuelles

Par : Esther Armaignac, agente de service social au Cégep André-Laurendeau

« Les femmes se font agresser sexuellement dans la rue par des inconnu(e)s, la nuit, dans des endroits isolés. Elles sont encore plus à risque si elles portent des vêtement provoquants ». C’est faux !

 Les mythes et les tabous se multiplient lorsque l’on aborde le sujet des violences à caractère sexuel. L’habillement des victimes est souvent utilisé comme argument pour défendre les personnes qui agressent. Une étude faite en 2021 auprès de la population étudiante des Cégeps au Québec montre que 85 % des étudiantes et des étudiants adhèrent à au moins un mythe associé aux violences sexuelles. Les mythes qui blâment les victimes et qui excusent les personnes qui agressent sont les plus répandus. Par exemple, l’étude montre que plus de 50 % des personnes interrogées adhèrent au mythe suivant : « Si une fille agit comme une salope, éventuellement elle va avoir des ennuis ». Choquant, n’est-ce pas ? Les mythes qui excusent les personnes qui agressent sont particulièrement toxiques pour les victimes. En effet, blâmer et délégitimer une victime la plonge dans un isolement qui ne fait qu’amplifier les problématiques qu’elle doit traverser après avoir vécu une violence. Les violences à caractère sexuel, quelle que soit leur nature, ont des impacts autant sur la santé physique que sur la santé mentale des victimes. Malheureusement, ces impacts sont souvent associés à des mythes. Par exemple, une personne victime va vivre de forts sentiments de culpabilité et de dépréciation de soi si son entourage ne la croît pas ou minimise ce qu’elle a vécu.

Considérant ces enjeux, il me semble essentiel de travailler à déconstruire les mythes associés aux violences à caractère sexuel. Comme je le mentionnais précédemment, l’habillement comme cause d’une agression est l’un des mythes les plus fréquents lorsque l’on parle de violences sexuelles. En 2013, Jen Brockman et Dre. Mary Wyandt-Hiebert de l’Université de l’Arkansas ont créé l’exposition « Que portais-tu? », inspirée par le poème « What was I wearing » de Dre. Mary Simmerling. L’exposition présentait des tenues vestimentaires associées à des témoignages de personnes ayant vécu des violences sexuelles. Les tenues étaient diverses et variées, prouvant ainsi que l’habillement n’est pas une cause pertinente pour justifier une agression. Cette exposition a été un franc succès et a été reprise dans de nombreux établissements d’enseignement au Québec, autant des les universités que les Cégeps, et même dans les écoles secondaires.

Inspirée par cette exposition et par les conséquences de la pandémie de la COVID-19 sur les violences sexuelles et conjugales, j’ai créé l’exposition « Où étais-tu ? ». En effet, la pandémie a été particulièrement dévastatrice pour les femmes victimes de violences conjugales. En 2021, 21 femmes ont été tuées par un homme, dont 17 dans un contexte de violence conjugale. C’est deux fois plus de femmes victimes de violence conjugale qu’en 2020. Cette vague de féminicides m’a amenée à m’interroger sur les lieux dans lesquels les violences sexuelles se produisent. Les mythes prétendent que les agressions se produisent dans la rue la nuit ou dans des lieux publics. Pourtant, les statistiques montrent que près de 2/3 des agressions sexuelles recensées au Québec sont commises dans une résidence privée et environ 84 % des victimes connaissent la personne qui les agresse. Afin d’illustrer ces chiffres, j’ai monté une exposition qui permet de déconstruire les mythes associés aux lieux dans lesquels les violences sexuelles se produisent.

L’objectif de cette exposition est de montrer que malheureusement, les violences sexuelles se produisent n’importe où, et que la perception qu’une personne a d’un lieu va évoluer en fonction des expériences vécues. En effet, les violences à caractère sexuel génèrent parfois des traumatismes et les lieux dans lesquels elles sont vécues sont associés à ces traumatismes. Une personne qui a vécu une violence sexuelle dans un lieu qu’elle considérait comme sécuritaire va changer de perception, et ce lieu sera alors perçu comme hostile et dangereux. Les lieux que nous fréquentons sont associés à des sensations et, parfois, à des émotions. Prenons un exemple concret. Votre chambre, son odeur, sa luminosité, les bruits qu’on y entend, sont associés à des sensations de repos et de quiétude. Dès que vous entrez dans la pièce, vous vous sentez déjà plus relaxé qu’ailleurs dans votre domicile. Imaginez que ce lieu devienne soudainement hostile et associé à une expérience traumatique. Ce changement s’ajoute à toutes les autres conséquences qui impactent les victimes de violences sexuelles. Avec cette exposition, mon objectif n’est pas seulement de montrer que les violences sexuelles se produisent n’importe où, mais aussi qu’elles changent la perception que les victimes ont des lieux.

 L’exposition « Où étais-tu ? » est composée d’images, de témoignages écrits et d’une ambiance sonore. Par le biais d’un formulaire anonyme, j’ai recueilli des témoignages auprès de la communauté étudiante et du personnel du Cégep André-Laurendeau. Au total, 12 témoignages ont été recueillis. Les lieux varient, mais la chambre est le lieu le plus mentionné avec 5 témoignages. L’exposition a d’abord été affichée physiquement dans le Cégep, puis une version en ligne a été conçue avec un ajout de fond sonore. L’objectif est de créer une ambiance immersive qui permet aux personnes qui voient l’exposition de se projeter dans l’espace décrit par les personnes qui ont témoigné. Je profite de l’occasion pour remercier encore une fois toutes les personnes qui ont accepté de raconter leur expérience.

Les violences sexuelles sont encore un sujet tabou et souvent mal compris par la population. L’exposition « Où étais-tu ? » s’ajoute à de nombreuses initiatives développées dans les milieux scolaires pour sensibiliser aux enjeux liés aux violences sexuelles et pour déconstruire les mythes qui y sont associés. Cette exposition est une initiative qui donne la parole aux personnes victimes et qui légitime leurs expériences. En tant qu’intervenante spécialisée en violences sexuelles, il s’agit pour moi d’une façon de dire aux victimes : « Je vous crois, votre expérience est légitime, et votre voix mérite d’être entendue ».

__________

Références

Gouvernement du Canada. (s.d). L’incidence des traumatismes sur les victimes d’agressions sexuelles d’âge adulte. www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jr/trauma/p2.html

Lacroix-Couture, F. (2021, 22 décembre). Le Québec endeuillé par la vague de féminicides de 2021. L’actualité. lactualite.com/actualites/le-quebec-endeuille-par-la-vague-de-feminicides-en-2021/

Trottier, D., LeBlanc, C., Bonneville, V., & Laviolette, V. (2020). Comportements sexuels à risque, sextage et violence sexuelle chez les étudiants et étudiantes des cégeps et des centres de formation professionnelle. Laboratoire d’étude sur la Délinquance et la Sexualité de l’Université du Québec en Outaouais.

_________
Référence suggérée : Armaignac, Esther (2022, Mai). « Où étais-tu? » Une exposition basée sur des témoignages de survivant(e)s de violences sexuelles. Le courage d’agir. www.couragetoact.ca/blog/ou-etais-tu

Esther Armaignac

Esther Armaignac est intervenante spécialisée en violences sexuelles et conjugales. Elle a obtenu un baccalauréat en communication et littérature à l’Université de La Sorbonne Nouvelle, et une maîtrise en communication à l’Université de Montréal. Son mémoire de recherche s’est intéressé aux rôles et aux stéréotypes basés sur le genre et la sexualité que l’on observe dans la représentation des femmes dans les films hollywoodiens. Esther s’intéresse à la pédagogie inclusive et à la sexualité positive, et elle met de l’avant l’utilisation des arts et des sports comme vecteur de réflexion et de mobilisation auprès des jeunes.

Nouvelles connexes