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Le problème avec les sous-verres qui détectent le GHB

Par : Andréanne St-Gelais

Vous en avez certainement entendu parler dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Vous avez possiblement reçu un appel ou un courriel de l’une ou l’autre des entreprises établies au Canada qui assurent leur distribution. On vous a peut-être même vanté les mérites de ces « nouveaux » produits qui permettraient de détecter la « drogue du viol » dans des consommations alcoolisées ou non.

En fait, ces produits n’ont rien de nouveau en soi. S’il est relativement récent qu’ils soient commercialisés à plus large échelle au Canada, ils existent depuis près de vingt ans sous différentes formes et différents formats. Au fil du temps, on a vu des sous-verres, du vernis à ongles, des bandelettes de papier buvard, des bracelets, des serviettes de table, des disques de papier pH, etc. Même si leur forme diffère, tous ces produits fonctionnent essentiellement de la même manière : on dépose une petite quantité de liquide en provenance d’une consommation sur l’outil de détection, puis on observe si une réaction se produit afin de savoir si une substance indésirable y a été détectée.

Devant les trop rares ressources permettant de lutter contre la violence sexuelle et genrée en contexte de consommation d’alcool, on peut facilement comprendre l’intérêt que suscitent ces produits. Pourtant, certains de leurs aspects soulèvent des questionnements qu’il faut garder en tête. Pour simplifier les choses, seuls les sous-verres seront discutés dans la suite de cet article, mais les critiques soulevées s’appliquent généralement à l’ensemble des outils de détection rapide de la « drogue du viol » conçus pour êtes distribués à large échelle auprès du grand public.

1. Leur capacité de détection est limitée

Les sous-verres indiquent généralement être en mesure de détecter une ou deux substances dans une consommation. La plupart du temps, il s’agit du gamma-hydroxybutyrate (GHB) et de la kétamine, deux substances auxquelles on réfère fréquemment à l’aide du vocable de « drogue du viol ». Or, on recense plus de 100 différentes substances pouvant produire des effets permettant de perpétrer plus facilement des gestes de violence sexuelle et genrée et qui pourraient donc être identifiées à titre de « drogues du viol » (Schwarcz, 2017 et Scottie, 2019). C’est donc moins de 5 % des substances pouvant être utilisées à cet effet qui peuvent réellement être détectées par ces outils.

En plus, si le GHB et la kétamine font partie des substances dont on entend le plus souvent parler lorsqu’il est question de « drogues du viol », ce ne sont pas nécessairement celles-ci qui sont le plus souvent utilisées à cet effet. En effet, ces substances illégales peuvent être relativement difficiles à trouver alors que d’autres substances, telles que l’alcool, le cannabis et différentes drogues offertes en vente libre ou sous prescription, peuvent être obtenues légalement beaucoup plus facilement et mener essentiellement au même résultat.

Aussi, parce que le GHB et la kétamine sont des substances illicites, elles sont synthétisées dans des conditions qui peuvent être variables (Arroyo, 2002). Cela fait en sorte que les substances mises en circulation ne sont parfois pas tout à fait du GHB ou de la kétamine : il peut s’agir de substances qui en sont dérivées (tels que le GHD, le GBL, etc.) ou d’un mélange de plusieurs substances combinées les unes aux autres. Ainsi, s’il est probable que les sous-verres parviennent à détecter du GHB ou de la kétamine lors des tests effectués en laboratoire, il n’est pas certain qu’ils puissent détecter la large diversité des substances en circulation. En outre, la combinaison de plusieurs substances peut diminuer la concentration individuelle de chacune d’entre elles dans une consommation donnée. Il est donc possible que les sous-verres ne puissent pas être en mesure de détecter le GHB ou la kétamine dans une consommation qui contient une combinaison de différentes substances.

2. Ils impliquent des coûts à long terme

Le fonctionnement même de ces sous-verres implique qu’ils ne peuvent pas être réutilisés. Leur approvisionnement doit donc constamment être renouvelé. Or, si vous les distribuez gratuitement sur votre campus, il est probable que vous ayez un budget limité pour le faire. La qualité des sous-verres actuellement disponibles sur le marché implique également qu’ils ne fonctionneront pas de manière optimale s’ils sont exposés à un environnement humide (par exemple, s’ils sont placés sous un verre sous lequel se forme de la condensation) ou s’ils sont trimballés un peu partout (dans un sac à dos, une sacoche, une poche de jeans, etc.).Cela signifie que les personnes qui souhaitent obtenir des sous-verres supplémentaires devront débourser les frais nécessaires pour s’en procurer sur une base régulière.

3. Ils ne fonctionnent pas avec tous les types de consommation

Les sous-verres proposés par différentes compagnies jusqu’à maintenant ont une autre caractéristique commune : ils ne fonctionnent pas avec tous les types de breuvages. La plupart du temps, ceux-ci indiquent qu’ils ne peuvent être utilisés avec des consommations qui contiennent du lait ou de la crème (pensez au Baileys ou à l’Amarula, par exemple). D’autres mentionnent également ne pas pouvoir être utilisés avec des consommations qui contiennent des spiritueux tels que le gin, le rhum, la vodka, la tequila, etc. Ces sous-verres ont donc un potentiel de détection qui se limite essentiellement aux consommations à base de bière, de vin ou de cidre.

5. Ils créent un faux sentiment de sécurité

Les sous-verres mettent l’accent sur les actions individuelles que peuvent prendre les personnes victimes et survivantes pour se « protéger » de la violence sexuelle et genrée et, dans ce cas-ci, « vérifier » qu’une substance n’a pas été introduite dans leur consommation à leur insu. Comme il est difficile de s’attendre à ce que les limites énumérées précédemment quant à la capacité de détection de ces outils soient connues du grand public, l’utilisation de ces sous-verres pourrait contribuer à la norme sociale qui tend à blâmer et à refuser de croire les personnes victimes et survivantes. En effet, une jeune personne étudiante qui croit avoir été intoxiquée à son insu et qui est incitée à tester sa consommation à l’aide de l’un de ces sous-verres pourrait être ridiculisée et laissée à elle-même par ses pairs si le résultat obtenu est un faux négatif. Son état pourrait alors être erronément associé au fait qu’elle est jeune et possiblement peu habituée à consommer de l’alcool. Ses pairs risquent de conclure que la situation est passagère et pourraient négliger de lui apporter l’aide et le soutien nécessaire pour assurer sa sécurité. D’ailleurs, plusieurs auteurs soulignent que la capacité de détection limitée de ces sous-verres peut contribuer à la création d’un faux sentiment de sécurité (Beyon, Sumnall, McVeigh, Cole and Bells, 2006 ; Meyers et Almirall, 2004).

Somme toute, si les sous-verres qui détectent le GHB peuvent contribuer à l’importante discussion concernant la violence sexuelle et genrée en contexte de consommation d’alcool qui a cours sur les campus, ceux-ci ont certaines limites qu’il est bien d’identifier au préalable. De cette manière, vous aurez en main toutes les informations afin de prendre une décision éclairée quant à l’utilisation de ces outils au sein de votre campus.

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Références

Arroyo, Erik. 2002. “New coaster detects common date rape drugs, but some have doubts”, The Pitt News, [en ligne], https://pittnews.com/article/38764/archives/new-coaster-detects-common-date-rape-drugs-but-some-have-doubts/

Beyon, C.M. ; Sumnall, H.R. ; McVeigh, J. ; Cole, J.C. ; and Bellis, M.A. 2006. “The ability of two commercially available quick test kits to detect drugs-facilitated sexual assaults drugs in beverages”, Addiction, vol. 101, no. 10, pp. 1413-1420.

Meyers, Jodi E. ; Almirall, José R. 2004. “A study of the effectiveness of commercially available drink test coasters for the detection of ‘date rape’ drugs in beverages”, Journal of analytical toxicology, vol. 28, no. 8.

Schwarcz, Joe. 2017. “A nail polish to detect drugs?”, McGill Office for Science and Society, [en ligne] : https://www.mcgill.ca/oss/article/controversial-science-drugs-news/nail-polish-detect-drugs

Scottie, Andrew. 2019. “A university is handing out coasters that cout detect date-rape drugs in drinks”, CNN, [en ligne], https://www.cnn.com/2019/10/18/us/date-rape-drug-coasters-new-mexico-trnd/index

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Référence suggérée : St-Gelais, Andréanne (2022, Juin). Le problème avec les sous-verres qui détectent le GHB. Le courage d’agir. www.couragetoact.ca/blog/les-sous-verres-qui-detectent-le-ghb.

Andréanne St-Gelais (elle/she/her)

Andréanne est directrice du Collectif social, un organisme à but non lucratif qui a pour mission de développer et de soutenir les initiatives communautaires ou sociales qui répondent aux besoins des communautés étudiantes des établissements d’enseignement supérieur. Une bonne partie de son travail consiste à mettre en place et à déployer des mesures de sensibilisation face à la violence sexuelle et genrée qui sont efficaces et fondées sur les données probantes les plus récentes et les meilleures pratiques en la matière. Originellement issue du milieu de la santé, elle possède une maîtrise en physiothérapie ainsi qu’en administration publique et a combiné des études en relations publiques, science politique et science économique. Depuis près de 10 ans, elle œuvre au quotidien à la prévention et à la sensibilisation face aux violences sexuelles et genrées, et ce, autant au Québec que dans le reste du Canada. Elle a notamment contribué au déploiement de Sans oui, c’est non !, la toute première campagne nationale de prévention sur cette question au Québec. Elle vit et travaille à Tiotiá:ke (Montréal), historiquement connu comme lieu de rassemblement pour de nombreux peuples des premières nations.

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