Nouvelles

Le courage de prendre de soin de soi : renouer avec l’aspect radical et politique du soin de soi

Présenté par : Andréanne St-Gelais

Prendre soin de soi. Ces mots, mieux connus sous la locution de “self-care”, en anglais, ont pris une tournure plutôt galvaudée au cours des dernières années. Dénués de leur dimension féministe initiale, ils semblent désormais être synonymes de soins corporels, de détente et de slogans qui se veulent inspirants. Les livres de croissance personnelle, les soins de la peau, les cours de yoga, les applications d’exercices de relaxation ou de suivi du sommeil : il existe un véritable marché du soin de soi, principalement orienté vers une clientèle que l’on perçoit comme féminine.

Pourtant, l’origine du terme est tout autre. D’abord issu d’un ouvrage de Michel Foucault qui s’intéressait à certaines traditions de la Grèce antique, le concept a été popularisé grâce à un essai féministe d’Audrey Lorde : A Burst of Light. Dans son essai, Lorde aborde la question du soin de soi comme étant un acte politique radical. C’est ainsi que le fait de prendre soin de soi est devenu une façon de préserver son individualité dans un monde hostile face à la diversité des identités.

À l’approche du temps des fêtes, nous avons pris l’habitude de vous partager des ressources qui vous permettent de vous centrer sur vous-mêmes et de débuter la nouvelle année avec des batteries (un peu plus) rechargées. Cette année, on vous propose plutôt – en 5 points – de renouer avec l’aspect radical et politique du soin de soi.

1. Se donner le droit de à l’irrévérence (lorsque la situation l’exige)

C’est peut-être mon passé de professionnelle de la santé qui s’exprime, mais depuis la mise en place au Québec de la Loi P-22.1 – soit la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur – il me semble voir de plus en plus de similitudes dans les conditions de travail du personnel du réseau de la santé et de ceux et de celles dont le mandat concerne la prévention, l’intervention et le soutien en matière de violence sexuelle et genrée sur les campus. Trop souvent, les membres du personnel manquent de ressources et de soutien, doivent combiner plusieurs responsabilités difficilement conciliables et atteindre des objectifs de performance qui semblent irréalistes.

Cette situation n’est pas nouvelle : elle perdure depuis l’adoption de la Loi, alors que le financement et le soutien du personnel sur les campus ne concordent pas toujours avec les cibles ambitieuses qui y sont prescrites. Dans ces conditions, se donner le droit à l’irrévérence pour se rassembler, documenter les expériences communes et décrier ce qui ne va pas semble incontournable et constitue, en soi, un geste de soin de soi. Il pourrait donc être profitable de s’inspirer des stratégies irrévérencieuses déployées par certains groupes syndicaux issus du réseau de la santé ou encore de la page Facebook « Organisation structurelle coconstruite de lo praticienxe reflexixe », qui dénonce avec humour les situations auxquelles le personnel du réseau de la santé est confronté. Il est de notre ressort de transformer la culture du soin de soi pour l’éloigner de l’individualité à laquelle elle est associée : le soin de soi peut aussi être collectif et communautaire.

2. Dire non (plus souvent)

Bon nombre d’entre nous intègrent à leurs activités de prévention et de sensibilisation sur les campus des éléments qui concernent la notion de limite. Quelles sont nos propres limites ? Comment les énoncer ? Quelles sont les limites des autres ? Comment chercher activement à les respecter ? En matière d’éducation au consentement sexuel et dans la promotion de relations saines et épanouies, ces questions sont incontournables.

Or, même si ces questions sont discutées au quotidien sur la plupart des campus, leurs postulats ne semblent pas être transférés dans la sphère professionnelle. Lorsque l’on collabore avec les intervenants et les intervenantes sur plusieurs campus de même que dans le milieu communautaire, une constante est prégnante : ceux-ci et celles-ci acceptent avec bonté d’en faire toujours plus, dans des conditions souvent sous-optimales. On ne compte plus le nombre de nouveaux projets ou de nouvelles initiatives en matière de prévention ou d’intervention face à la violence sexuelle ou genrée qui sont mises en place sur les campus, alors que celles et ceux qui y œuvrent sont déjà surchargés par leurs tâches quotidiennes.

Le formation académique et la nature de la socialisation de la plupart des personnes dont le mandat concerne la prévention, l’intervention et le soutien en matière de violence sexuelle et genrée sur les campus font en sorte qu’il leur est parfois difficile d’identifier et d’énoncer leurs limites. Pourtant, s’octroyer à nouveau la capacité de dire non est essentiel pour être en mesure de faire perdurer le travail entamé sur les campus à long terme. Dire non (plus souvent) est un geste de soin de soi.

3. Se centrer sur ses besoins

Contrairement à ce que nous présente l’industrie du soin de soi, les choses qui nous font nous sentir mieux dépendent de l’unicité de chaque personne. En matière de soin de soi, il n’y a pas de liste unique ou de gestes magiques. On peut donc laisser tomber sans culpabiliser les « 5 gestes à ajouter à sa routine matinale » ou les « 10 activités incontournables pour prendre soin de soi ».

Il faut plutôt chercher à se centrer sur ses propres besoins et à faire ce qui nous fait du bien, à nous, en tant que personne à part entière. Si l’idée même de participer à une séance de yoga ou de prendre un bain chaud semble rébarbative ou constitue une source de stress, de grâce, n’ajoutons pas de telles activités à nos horaires déjà chargés. Il importe de résister à l’idée qu’il existe des activités ou des choses qui procurent universellement du bien-être.

4. Refuser d’associer le soin de soi à un état de bien-être

Il y a des situations qu’aucune quantité de yoga, d’exercices de visualisation ou de moments de détente ne pourra améliorer. Ces situations requièrent, bien souvent, un soutien professionnel. Malgré ce qui en est présenté, il est important de se rappeler que le soin de soi n’est pas une panacée : il n’y a pas nécessairement d’adéquation entre les gestes que l’on associe au soin de soi et le fait d’avoir une bonne santé physique ou psychologique.

Cette relation supposée entre le soin de soi et le bien-être est tellement mise de l’avant qu’elle entraîne une certaine pression insidieuse : on peut donc ressentir de la culpabilité lorsque les gestes que l’on associe au soin de soi n’apportent pas les résultats escomptés en matière de bien-être. De plus, pour les personnes victimes ou survivantes, particulièrement celles aux prises avec des symptômes s’apparentant à un état de stress post-traumatique, le fait même de prendre soin de soi peut sembler antinomique.

Le marché du soin de soi centre la plupart de ses activités sur la maison, que l’on perçoit comme un cocon sécuritaire et douillet. La pandémie a toutefois mis en lumière d’une manière inégalée que le domicile n’est pas nécessairement synonyme de sentiment de sécurité. En ce sens, on devrait éviter d’associer un seul et même lieu particulier au soin de soi et chercher à le décontextualiser dans une multitude de lieux – que l’on explore ceux-ci physiquement ou par la force de la pensée.

5. Faire preuve de compassion envers soi-même

L’objectif, lorsque l’on cherche à prendre soin de soi, ne devrait pas être d’accéder à une meilleure version de soi-même. Notre personne et le corps dans lequel on évolue sont déjà suffisants en eux-mêmes. Plutôt que de viser à améliorer les choses que l’on apprécie moins à propos de nous-mêmes, les activités de soin de soi devraient viser le renforcement de notre capacité de compassion à notre égard.

Chercher à désamorcer ou à désactiver les pensées automatiques négatives qui nous assaillent parfois est, en soi, un geste de soin de soi, tout comme le fait de prendre le temps d’accueillir, d’analyser puis de désarticuler les commentaires désobligeants ou dégradants que l’on tient intérieurement à l’égard de nous-mêmes. S’il s’agit certainement d’un exercice difficile, certains contenus peuvent nous inspirer ou nous outiller pour y arriver plus facilement (voir notamment les comptes Instagram de @latranchemontagne et de @jessicaprdnc). Abordé de cette manière, le soin de soi constitue davantage une manière d’être qu’une activité à ajouter quotidiennement à notre liste déjà interminable de choses à faire.

__________

Référence suggérée : St-Gelais, Andréanne. (2021. decembre). Le courage de prendre soin de soi : renouer avec l’aspect radical et politique du soin de soi. Le courage d’agir. www.couragetoact.ca/blog/soin-de-soi

Andréanne St-Gelais

est gestionnaire de projets et titulaire d’une maîtrise en administration publique de l’École nationale d’administration publique. Elle a œuvré à titre de directrice générale de même qu’au sein du conseil d’administration de l’organisme « Sans oui, c’est non ! », une campagne visant à prévenir et contrer les violences sexuelles au sein des établissements d’enseignement supérieur du Québec. Andréanne coordonne les activités francophones du projet « Le Courage d’Agir ». Auparavant, elle a également assuré la mise sur pied des séances de consultation « Écouter pour apprendre » du Québec pour le compte de Possibility Seeds Consulting.

Nouvelles connexes

Une conversation avec Kharoll-Ann Souffrant

Par : Andréanne St-Gelais, coordonnatrice des activités francophones du Courage d’agir. Basé sur les propos de Kharoll-Ann Souffrant, dans une entrevue réalisée en février 2022. Titulaire d’une maîtrise et d’un

Read More