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Genèse de l’écriture de l’essai « Le privilège de dénoncer »

En 2022, j’ai publié Le privilège de dénoncer – Justice pour toutes les victimes de violences sexuelles, aux Éditions du remue-ménage ayant été préfacé par la journaliste franco-sénégalaise Rokhaya Diallo.

Dans cette publication, je vais vous raconter ce qui m’a emmené à vouloir écrire, le processus d’écriture derrière cet ouvrage ainsi que les retombées de la publication de cet essai.

Un processus d’écriture de plusieurs années

En juillet 2020, alors qu’une vague de dénonciations de violences sexuelles secouait le Québec, j’ai publié un texte dans La Presse qui s’intitule L’entonnoir. Dans cette lettre ouverte, je racontais pour la première fois, de manière publique, être survivante de violences sexuelles. Un mois après la publication de L’entonnoir, soit en août 2020, j’ai signé avec les Éditions du remue-ménage pour écrire ce qui deviendra Le privilège de dénoncer. Il s’agit de mon premier livre. En tout et pour tout, le livre aura pris deux ans de travail d’écriture et de réécriture. Or, les réflexions qui l’animent remontent à beaucoup plus longtemps.

J’ai toujours été impliquée socialement, et ce, depuis le début de l’adolescence. Lorsque j’étais au début du secondaire, l’histoire d’une collègue de classe qui a fait un dévoilement de violences sexuelles et qui n’a pas été crue par nos pairs étudiants m’a profondément marquée. Le début de ma quête pour mieux comprendre ce fléau social débute avec son récit.

Par la suite, mon engagement contre les violences faites aux femmes s’est traduit en une implication dans les CALACS, là où j’ai été bénévole et intervenante pendant quelques années. J’ai aussi œuvré dans plusieurs autres milieux où la question des violences sexuelles revenait continuellement dans le décor, même si, à première vue, elle ne semblait pas avoir de lien avec la mission première des organismes et institutions dans lesquelles j’ai gravité.

Journée d’action contre la violence sexuelle faite aux femmes (JACVSFF) en 2015

Constatant l’ampleur de ces violences – que j’estime être décriminalisées dans notre société, bien qu’elles soient illégales sur papier – et l’impunité qui les entoure, j’ai consacré un mémoire de maîtrise en travail social et en études féministes sur le respect de la dignité des femmes qui dévoilent avec vécu une agression à caractère sexuel. Mon parcours doctoral, amorcé en 2019, porte également sur cette thématique. Ce sont l’ensemble de ces expériences – personnelles, académiques et professionnelles – qui ont inspiré le propos et les réflexions du livre.

Mettre en lumière la contribution des femmes noires et racisées

Au doctorat, j’ai choisi dès le départ de travailler sur les angles morts du mouvement #MeToo. Il était une évidence qu’il fallait me mettre en lumière la contribution des femmes racisées, en particulier des femmes noires comme Tarana Burke, à la genèse de ce mouvement social transnational et historique. Il y a eu beaucoup d’autres pionnières avant les actrices d’Hollywood (majoritairement blanches) lors du scandale Weinstein d’octobre 2017. Nommons Anita Hill qui avait dénoncé en 1991 celui qui est aujourd’hui juge à la Cour suprême des États-Unis, Clarence Thomas. Je situe par ailleurs le début de #MeToo à la dénonciation de Hill. Il y a aussi eu Nafissatou Diallo, cette femme de chambre et immigrante qui a courageusement tenu tête à l’ancien patron du Fonds monétaire internationale (FMI) Dominique Strauss-Kahn (DSK) en 2011.

Critique du livre dans le journal français Le Monde en mars 2023

Les principales thèses du livre

Le privilège de dénoncer appelle à redéfinir ce que l’on entend par justice en matière de violences sexuelles. Trop souvent, cette notion est réduite au fait de porter plainte à la police et d’obtenir la condamnation criminelle de son agresseur. Plutôt, cet essai fait le plaidoyer qu’il faut une définition multidimensionnelle de la justice, et ce, dans le but de répondre à à la diversité des besoins des victimes-survivantes de violences sexuelles ainsi que l’ensemble des situations qu’elles sont amenées à vivre dans un tel contexte. Sans qu’elles ne constituent une panacée, je nomme, à l’instar de plusieurs intellectuelles et autrices, que la justice réparatrice et la justice transformatrice sont des options qui devraient être beaucoup plus abordées sur la place publique et qui méritent que l’on s’y intèresse. Pour plusieurs victimes-survivantes, la criminalisation ne correspond pas à leur définition personnelle de la justice.

Cet essai vise également à mettre en lumière les femmes et filles noires et racisées ayant été « oubliées », voire effacées lorsque #MeToo est devenu viral en octobre 2017, et ce, au profit d’actrices hollywoodiennes blanches. Je reviens également sur le cas de Safia Nolin et Maripier Morin, un cas que j’ai décidé d’aborder dans mon livre dès le début du processus d’écriture de celui-ci (à l’été 2020) parce qu’il illustre très bien le prix à payer lorsque l’on décide de dénoncer des violences sexuelles, même en étant une personnalité publique. En somme, le titre a un double sens. Bien que certaines femmes soient davantage entendues que d’autres lorsqu’il est question des dénonciations publiques de violences sexuelles (d’où le soi-disant privilège de dénoncer), il n’en demeure pas moins qu’en ayant une conception de la justice trop étroite et en n’agissant pas en amont et en prévention, nous laissons tomber l’ensemble des personnes victimes-survivantes peu importe leur genre ou identité. Le privilège de dénoncer est donc, également, une utopie, voire une illusion.

Écrire Le privilège de dénoncer m’a demandé beaucoup de courage, d’efforts et d’énergie, mais je suis contente et fière d’être allée jusqu’au bout du processus et de n’avoir laissé personne étouffer ma voix. Jusqu’à présent, j’ai le sentiment d’avoir fait la bonne chose.

 Même si la parution de cet ouvrage est venue avec un certain prix à payer, l’impact général qu’il a jusqu’à présent transcende les couleurs, les genres et les territoires. On écrit toujours pour toucher le cœur des gens et je suis touchée en retour par les messages de lectrices et lecteurs de tout horizon reçus quotidiennement qui me disent que ce livre leur a fait du bien et a su mettre des mots sur des maux. Mon objectif avec ce livre était d’aider au moins une seule personne de la manière dont j’aurais voulu être aidée par le passé. Je peux dire que c’est mission accomplie. Cela constitue déjà une victoire en soi et me fait dire que tout ce processus de rédaction en valait la peine.

Sur ce, on se donne rendez-vous pour le prochain livre 😉 (j’ai déjà plusieurs idées de projets!)

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Référence suggérée : Souffrant, K. (2023, mai). Genèse de l’écriture de l’essai « Le privilège de dénoncer ». Le courage d’agir. www.couragetoact.ca/blog/privilege-denoncer

Kharoll-Ann Souffrant

Kharoll-Ann Souffrant est travailleuse sociale et candidate au doctorat en service social à l’Université d’Ottawa. Elle rédige actuellement une thèse sur la déclinaison québécoise du mouvement #MeToo (#MoiAussi) du regard de femmes afrodescendantes et de militantes afroféministes. Elle est l’autrice de l’essai, Le privilège de dénoncer – Justice pour toutes les victimes de violences sexuelles aux Éditions du remue-ménage qui parle du mouvement #MeToo avec un regard féministe, antiraciste et intersectionnel. Le privilège de dénoncer a reçu des critiques positives tant au Québec (La Presse, Nouveau Projet, Noovo Info, etc.)  qu’en France (Télérama, Le Monde, etc.) et a figuré parmi les meilleurs vendeurs sur le site web les libraires.ca.

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